Vers une société digressive   Recently updated !


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Ce texte constitue la conclusion du livre de philosophie politique La société digressive, veuillez consulter le lien suivant pour de plus amples informations: http://bruchansky.name/projets/societe-digressive.

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Il ne suffit pas de se projeter dans un avenir, aussi clairement défini soit-il, pour se résoudre à l’action. Encore faut-il concevoir le chemin qui nous en sépare. Le projet digressif est, par certains aspects, à notre portée immédiate : non seulement tout est, dans notre existence, excuse à la digression – du temps qui passe à nos conversations de tous les jours –, mais son principe offre un cadre conceptuel particulièrement adapté à des mouvements participatifs déjà bien entamés, mouvements dont l’objectif est la constitution de structures alternatives aux pouvoirs étatiques et économiques en place. Certes, le projet d’une société digressive navigue, par d’autres aspects, à contre-courant, comme lorsqu’il s’oppose à une conception universelle du droit, mais je n’aurais pas persisté dans sa conception si je n’étais pas persuadé de sa cohérence : l’approche digressive est, à mes yeux, la seule crédible afin de lutter contre toutes les formes d’aliénation.

Une révolution aurait peu de chances d’aboutir à une société digressive : un pouvoir renversé appelant toujours un autre pour lui succéder. Le projet digressif n’est pas de supplanter un principe par un autre, mais de les faire coexister. Il ne pourrait donc bénéficier qu’indirectement d’un renversement de pouvoir. Ce n’est pas la mort du capitalisme, de la justice ou de l’État qui est recherchée, mais leur motivation et conciliation. Ceci peut, je l’affirme, être poursuivi dès aujourd’hui et par chacun d’entre nous, aussi bien au sein des structures existantes de pouvoir que des structures pouvant leur faire concurrence.

L’approche digressive requiert une grande part de subjectivité, nous pourrions d’ailleurs parler d’un vocabulaire plutôt que d’une approche pour signifier qu’elle doive être appropriée par ceux désirant l’appliquer. Cette subjectivité ne devrait pas nous troubler, le saisissement qu’elle pourrait susciter ne faisant que révéler notre accoutumance aux prises de position pas moins subjectives que requièrent les notions de justice, d’utilité, d’égalité, de liberté et de droit.

Permettez-moi d’en retracer les grandes lignes :

  1. Une société digressive ferait appliquer le principe paradoxal de n’en imposer aucun à autrui.
  2. Chacun y pourrait et devrait motiver ses pensées et ses actes sans qu’un quelconque principe ou une quelconque autorité puisse les justifier et dès lors l’en déresponsabiliser.
  3. Quiconque partageant cette exigence pourrait la poser à son niveau en appliquant l’approche dite digressive, étant entendu que plus une société comptera d’agents digressifs, plus elle aura tendance à effectivement digresser.
  4. Le rôle d’un agent digressif ne serait pas de caractériser la condition humaine, de décréter les droits et devoirs de ses congénères, ni de rendre une quelconque justice, mais de permettre à tout un chacun de s’engager dans l’existence qui trouvera le plus de sens à ses yeux. Il ne pourrait apporter lui-même de solutions aux conflits qu’il est amené à influencer, mais encouragerait la multiplicité de leurs issues possibles, le succès de l’approche digressive dépendant autant de son action que de la volonté des parties impliquées de rechercher des alternatives à ce qui leur serait imposé.
  5. Un agent digressif se devrait de combattre toutes les formes d’aliénation, c’est-à-dire l’incapacité de quiconque à déterminer la nature et le sens de son existence. Il pourrait, pour ce faire, en distinguer deux formes : l’aliénation idéologique – définie ici comme l’incapacité d’un individu à concevoir le caractère arbitraire de l’existence ainsi que de ses finalités – et la contrainte aliénante, définie comme celle déterminant entièrement l’existence de l’aliéné. Or la distinction entre incapacité totale, partielle ou imaginaire d’un individu à déterminer son existence dépend du point de vue de l’agent digressif : il devrait en prendre la responsabilité et s’approprier le concept d’aliénation de la façon qu’il juge la plus adéquate.
  6. Un agent digressif ne pourrait faire autrement que de caractériser un minimum les êtres dont il considère l’aliénation : la corporéité humaine, la réalité du monde qui l’entoure ainsi que sa logique sont pour lui des hypothèses de travail indispensables. Même s’il les qualifie de contraintes inaliénables, l’agent digressif devrait garder à l’esprit que ce ne sont là que des hypothèses réalistes et non des principes avérés. Il ne pourrait désapprouver aucune croyance en leur vertu, mais n’aurait d’autre recours que de s’appuyer sur elles pour caractériser un état d’aliénation.
  7. De façon plus positive, l’agent digressif œuvrerait à une maximisation globale des choix individuels, et ce puisque leur limitation trahirait la présence de principes encore prévalant. À condition cependant de réaliser qu’un tel calcul est équivoque, et ne pourrait donc justifier l’aliénation des uns en vertu du choix accru que cela procurerait aux autres. La maximisation globale des choix individuels ainsi qu’à travers elle le combat contre toute forme d’aliénation sont ultimement limités par une incertitude ontologique: ils renvoient à une quête existentielle où la moindre certitude serait fatale à l’humanité.
  8. On parlera de contrainte à caractère aliénant (monopole) pour signifier qu’elle exclut toute alternative dans son domaine. Soit cette contrainte est considérée comme réduisant globalement les choix individuels, auquel cas l’agent digressif encouragerait la constitution d’alternatives. Soit elle est impossible à démanteler, ou jugée comme offrant globalement plus de choix individuels que son démantèlement, auquel cas l’agent digressif exigerait qu’elle soit du moins conciliée, c’est-à-dire exercée de telle sorte qu’elle maximise les choix individuels dans les autres domaines de l’existence.
  9. Une contrainte proprement aliénante – c’est-à-dire excluant non seulement toute alternative dans son domaine, mais déterminant totalement l’existence d’un individu – ne pourrait être tolérée puisqu’elle prive l’aliéné d’une infinité de choix dans son existence, et par là l’humanité tout entière de l’altérité qu’il aurait pu incarner. L’aliéné ne pourrait concilier une telle contrainte puisqu’elle le prive de toute marge de manœuvre. Il s’en suit qu’une contrainte proprement aliénante devrait être nécessairement démantelée.
  10. Si des agents digressifs aboutissent à des conclusions opposées en ce qui concerne la conciliation ou le démantèlement d’une contrainte à caractère aliénant – et ce parce qu’ils divergent soit sur la pondération à apporter aux choix individuels, soit sur la caractérisation d’une aliénation –, alors ils devraient appliquer l’approche digressive au monopole que constitue leur propre appréciation : s’ils estiment que leur entente n’est pas nécessaire afin de maximiser globalement les choix individuels, alors ils pourront ne pas tenir compte des opinions de leurs confrères ; s’ils estiment, en revanche, que certaines limitations intrinsèques au réel rendent nécessaire leur entente, ou du moins la rendent préférable en termes de choix offerts à l’humanité, alors ils devront concilier leurs points de vue sur la façon appropriée d’appliquer l’approche digressive au cas concerné.
  11. L’approche digressive nous renverrait à la condition paradoxale de l’existence humaine. Puisque le démantèlement des contraintes à caractère aliénant n’est pas toujours possible ou souhaitable, et que leur conciliation ne peut être que subjective, il s’en suit qu’il ne sera jamais possible de décréter qu’une société maximise effectivement les choix individuels, ni d’ailleurs que cet optimum ne puisse prendre qu’une seule forme.

Loin d’être stérile, le principe de n’en imposer aucun à autrui permettrait d’aboutir à des conclusions dans bien des domaines de l’activité humaine. D’où les appels suivants à lancer et interpréter en fonction du contexte politique, économique, social et culturel.

Dans le domaine éducatif

Parents, enseignants et enseignantes, dès aujourd’hui, n’estimez votre enseignement achevé que lorsque vos élèves sont en capacité de le relativiser; apprenez-leur à se montrer critiques entre autres envers les discours prononcés dans l’espace public ; permettez à la jeunesse d’expérimenter diverses formes de rapports au monde, préparez-la à une multitude d’activités notamment politiques, associatives, économiques, culturelles, familiales, spirituelles ou encore artistiques.

Politiques, législateurs et législatrices, ne permettez pas à un établissement éducatif de poursuivre exclusivement l’élitisme, la rentabilité économique ou une quelconque autre norme : soit il existe des établissements non loin de là poursuivant d’autres objectifs – publics, privés, à caractère économique, politique ou encore religieux – chaque établissement devant permettre à ses élèves de relativiser les siens, soit aucune alternative n’est proposée et cet établissement devrait alors concilier les points de vue de tous sur l’éducation prodiguée.

Dans le domaine de la santé

Malades, médecins et autres professionnels de la santé, ne concevez dès aujourd’hui plus la maladie comme un écart par rapport à une certaine normalité, mais traitez ce qui réduit l’existence humaine à des symptômes caractérisés – et donc à des comportements prédéterminés – afin qu’elle retrouve tout son caractère imprévisible.

Politiques, législateurs et législatrices, encouragez soit la multiplicité des organismes de santé afin qu’aucun malade ne se retrouve déterminé par les objectifs poursuivis par l’un d’entre eux ; soit la conciliation d’un maximum de points de vue sur les soins qu’ils prodiguent, notamment celle des impératifs économiques avec les considérations sociales et éthiques de la médecine, ou encore celle de l’accès pour tous aux soins de santé avec les requêtes spécifiques d’ordre culturel ou religieux.

Comprenez, à titre d’exemple, que votre gestion des brevets pharmaceutiques, ainsi que celle des entreprises à leur origine, n’est fondée que sur notre conviction que vous êtes les mieux placés pour concilier leur usage, c’est-à-dire distribuer avec le plus de largesse possible l’accès aux soins médicaux. Le délai légal pour qu’un brevet tombe dans le domaine public n’est qu’un outil parmi d’autres afin d’organiser pratiquement cette conciliation.

Dans le domaine culturel et du savoir

Vous tous et depuis toujours, vous êtes responsables de la signification que vous donnez aux choses, à votre existence et à celle d’autrui. Impliquez-vous dès aujourd’hui dans l’espace public, le discours qui y est tenu ainsi que l’usage qui en est fait. Rejetez tout art s’imposant à vous sans jamais gagner vos faveurs, toute expertise exempte de débats ainsi que toute publicité hors d’atteinte.

Politiques, législateurs et législatrices, s’exprimer, ce devrait être vouloir s’impliquer dans un échange plus ou moins conflictuel de points de vue dont on ne pourrait jamais totalement contrôler l’issue. Usez de votre autorité pour soit encourager cette diversité des opinions exprimées, soit prendre parti pour un discours, mais sans que vous ne puissiez jamais l’imposer dans l’espace public. N’allouez vos subsides et ne distribuez vos distinctions que s’ils peuvent être concurrencés, à défaut de quoi vous devriez vous contenter de concilier les appréciations diverses exprimées par votre population.

Responsables institutionnels, permettez la multiplicité de vos institutions, des valeurs qu’elles véhiculent ainsi que de leur mode de fonctionnement. Affranchissez l’expert de son rôle de consultant que les pouvoirs politiques et économiques mobilisent quand cela les arrange, et encouragez-le à tisser une relation directe avec le public. L’expertise – notamment journalistique, artistique, scientifique, économique ou encore politique – devrait faire l’objet d’un débat à deux niveaux : l’un, interne au groupe d’experts afin de sélectionner l’information produite, et l’autre, tout aussi essentiel, externe à celui-ci afin que le public puisse juger de la qualité du processus interne de sélection. Vous pourriez, certes, toujours décider d’assumer votre parti pris pour un groupe d’experts, mais vous ne devriez alors pas pouvoir imposer leurs avis à vos concitoyens, ce qui implique que leur discours soit encadré par un débat public et non présenté comme une vérité technocratique.

Responsables d’entreprises privées et publiques, toute annonce affichée dans l’espace public, et ce qu’elle soit commerciale ou non, devrait faire l’objet d’un encadrement dialectique : une publicité ne pouvant être affichée que si les réactions qu’elle suscite le sont également, une façon d’établir un tel débat public étant d’allouer, à la charge de l’annonceur, la moitié de son espace de diffusion aux réactions suscitées par le message qu’il voudrait faire porter à l’attention du public. L’objet d’un tel encadrement ne serait pas de condamner la publicité, mais au contraire, de la redynamiser et d’y ré-impliquer son audience, d’assainir le discours publicitaire et, à travers lui, l’économie tout entière.

Dans le domaine économique et du travail

Travailleurs et travailleuses, consommateurs et consommatrices, transférez, dès que cela trouve un sens à vos yeux, une part du temps que vous consacrez à l’économie ordinaire – et ce que ce soit à l’occasion d’activités rémunérées ou de loisirs – vers d’autres formes de coopérations. Réalisez qu’aucune activité, pas plus qu’aucun bien matériel, ne doit nécessairement transiter par l’économie ordinaire ; non pas qu’il faille éviter cette dernière, mais elle gagnerait à être mise en concurrence avec d’autres échelles de valeurs.

Médias, universités, sociétés de conseils et autres groupes d’experts, bien des alternatives à l’économie ordinaire existent déjà sauf qu’on ne leur accorde pas la même attention, d’où leur déclin en faveur d’un rapport purement consumériste au réel. Ne cédez pas à la facilité en décomposant toujours la société en fonction de ses revenus financiers, mais appliquez-lui également d’autres lectures tout aussi pertinentes : faites-vous l’écho autant des bilans d’activité des organisations à but non lucratif que de ceux des entreprises privées, de la production culturelle libre d’accès que de celle des blockbusters, des commentaires qualitatifs que quantitatifs sur l’état de vos sociétés.

Politiques, législateurs et législatrices, imposer un régime intensif quel qu’il soit à l’être humain ne pourra jamais générer autant de richesses que l’autodétermination dont cette intensivité le prive, l’activité humaine ne pouvant que bénéficier de ce que tout un chacun puisse se consacrer plus aisément à ce à quoi il trouve un sens. Laissez à vos concitoyens le loisir de motiver leur existence tel que bon leur semble, ce loisir-là s’appliquant aussi bien au travail rémunéré, quitte à le rendre moins intensif, qu’aux activités non rémunérées, quitte à leur donner un sens plus profond. Permettez la concurrence entre échelles de valeurs, devises, marchés des changes, économies formelles et informelles, principales et alternatives quand elles offrent plus de choix dans l’existence ; conciliez – notamment par la régulation et la taxe – toute échelle de valeurs lorsqu’elle offre plus de choix à l’humanité que son démantèlement. Rendez finalement au niveau international tout son sens à vos économies, tentez la divergence plutôt que la convergence monétaire, cultivez la singularité sémantique de vos monnaies, faites-en des devises proprement alternatives dont vous pourriez promouvoir l’usage à travers le monde.

Privilégiés, montrez-vous conciliants quant à vos privilèges car vos mérites sont tous relatifs. L’exclusivité, quand elle concerne des biens culturels, naturels ou intellectuels irremplaçables, doit être conciliée, c’est-à-dire induire une contrainte bidirectionnelle : certes, quiconque souhaitant y avoir accès devrait traiter avec leurs gérants, mais ces gérants devraient, en contrepartie, traiter chacune des requêtes leur étant adressées. Un propriétaire ne pourrait jouir de son bien – immobilier, intellectuel ou encore financier – que tant que ce dernier ne constitue pas un monopole, à défaut de quoi soit il rend possible l’émergence d’alternatives, soit il démontre qu’il est le mieux placé pour le concilier.

Responsables d’entreprises privées et publiques, vos entreprises ne pourraient, dans le cadre d’une telle « multi-concurrence », faire autrement que de s’ouvrir à un éventail plus large de coopérations afin de maintenir leur production. Motivez dès aujourd’hui l’implication d’autrui dans vos projets par des arguments autres que simplement financiers, faites-lui comprendre leur portée et requérez sa solidarité. Libre ensuite à tout un chacun d’estimer que son implication consiste toujours en un emploi à temps plein mais dans lequel les aspirations personnelles et les impératifs économiques seraient conciliés, ou de dissocier les deux objectifs et faire coexister ses activités bénévoles avec celles rémunérées. L’essentiel étant qu’il ne se retrouve pas aliéné par un rythme intensif de production.

Dans le domaine juridique

Justiciables, prenez dès aujourd’hui la responsabilité de vos engagements : ceux auprès d’autrui, de la justice à laquelle vous vous soumettez ainsi que de tout autre organisme en charge de faire respecter vos principes. Si vous vous engagez dans une relation – un contrat de travail, un mariage ou encore un prêt – que vous percevez comme instrumentale à vos aspirations personnelles, vous désirez vous laisser contraindre mais jamais totalement par le réseau qui la sous-tend, et ce en ayant connaissance des alternatives qui doivent pouvoir exister, alors il faudra que vous vous contentiez de l’issue de vos rapports de force.

Politiques, juges, législateurs et législatrices, conciliez, lorsque votre jugement s’impose, les conceptions diverses de justice exprimées par votre population ; prévenez et – dans la mesure du possible – remédiez à l’aliénation de vos justiciables ; encouragez ou du moins permettez un maximum d’alternatives familiales, politiques, économiques, sociales, idéologiques et culturelles sans lesquelles le choix individuel ne serait pas effectif. Réjouissez-vous notamment de la diversité des discriminations culturelles, sociales et professionnelles, car elles permettent à tout un chacun de se déterminer plus librement ; combattez-les quand elles convergent, prennent un caractère systématique ou définitif, c’est-à-dire quand elles le contraignent à subir des appartenances qu’il n’aurait pas choisies.

Comprenez que c’est parce le condamné fait partie intégrante de votre société et non parce qu’il en est exclu que votre loi s’applique à lui. Sa condamnation à mort, à la misère ou à tout état jugé réduire ses choix à néant ne pouvant être tolérée puisqu’elle le priverait de sa capacité à déterminer son existence. Ceci implique notamment que son éventuelle incarcération intègre autant que possible ses aspirations (et donc l’autorise, par exemple, à participer à vos élections), ou du moins qu’il puisse la choisir, c’est-à-dire que des alternatives soient pour lui envisageables, et ce notamment au sein d’autres juridictions.

Dans le domaine politique

Citoyens et citoyennes, engagez-vous dès aujourd’hui politiquement, constituez des groupes de pression et des partis politiques, incitez autrui à s’y associer, et ce dès lors que vos projets peuvent être concurrencés. Ne donnez une direction à votre pays – adoptez des lois engagées, imposez un certain ordre social ou une certaine forme d’économie – que si la souveraineté de celui-ci peut être relativisée, c’est-à-dire que si ses frontières sont perméables et mobiles. Plus vos concitoyens seront contraints dans leurs mouvements, plus vous devrez vous montrer conciliant ; plus les frontières de vos États seront perméables et mobiles, plus vous pourrez y faire appliquer vos principes. La notion d’État ne trouve de sens que si celui-ci est reconnu être porteur d’un projet distinctif (État-nation), ou du moins servir d’espace de rencontres où les hommes peuvent réconcilier les leurs (État souverain).

Politiques, législateurs et législatrices, impliquez vos concitoyens dans un processus dynamique d’identification nationale ou de conciliation du pouvoir, la réalité de ces processus impliquant que vous deviez poursuivre du moins en partie les deux. Ne recherchez à ramener l’ordre dans l’espace public (espace administré) que dans la mesure où cet ordre est voulu par l’ensemble de vos concitoyens, ce qui implique qu’il doive subsister un autre espace, cette fois-ci concilié (espace proprement public), où ils pourront confronter leurs points de vue.

Concevez la démocratie non pas comme un moyen de légitimer votre autorité, mais de concilier les aspirations diverses de votre population. Ceci peut être réalisé au travers des procédés suivants : l’établissement d’un régime parlementaire, l’élection du parlement à la représentation proportionnelle, le vote à la majorité qualifiée, l’exercice d’un pouvoir dit conventionnel, ainsi que la saisine d’un conseil constitutionnel de type digressif en cas de positions jugées inconciliables ; cette dernière démarche pouvant aboutir, en dernier recours, à une scission du pouvoir par ce conseil, et ce, par exemple, sous la forme d’un fédéralisme communautaire.

Montrez-vous finalement conciliants envers tout autre type d’autorité que la vôtre, et ce dans le cadre d’un ordre mondial digressif: ordre le plus inclusif qui soit puisqu’il n’établirait de conventions que quand celles-ci seront jugées indispensables afin de permettre à tout un chacun de déterminer la nature et le sens de son existence.

Dans le domaine environnemental

À tous, le règne végétal et animal est, comme toute chose sur terre, sujet à des interprétations et usages multiples : la nature peut être un lieu de découverte, un terrain de sport, un être mythique ou religieux, un objet scientifique, une source de dangers ou de plaisirs. Aucun de ces usages n’est intrinsèquement plus juste qu’un autre, ils sont tous issus d’une appropriation subjective du réel. L’exploitation intensive des ressources naturelles, ainsi que du règne végétal et animal, est symptomatique de la vision déterministe dans laquelle l’être humain s’est enfermé, y remédier revenant à l’extirper de son état d’aliénation.

La déforestation ainsi que la pêche intensive, l’usage à outrance des nappes phréatiques ainsi que des ressources pétrolières, le réchauffement climatique et la pollution de l’air sont quelques exemples de phénomènes causés par une appropriation sans concessions de biens irremplaçables pour l’humanité : leur exploitation doit impérativement être conciliée. L’émergence d’économies alternatives ainsi que la diversification des échelles de valeurs nous permettront de relativiser les principes économiques dont le monopole menace notre existence. L’encadrement dialectique du discours publicitaire nous redonnera le contrôle de nos modes de vie. Le débat public dont les lobbies et leurs experts n’auraient jamais dû être exemptés nous permettra finalement de replacer leurs arguments dans leur contexte.

Si suffisamment d’agents digressifs contribuaient à un tel projet de société, alors peut-être pourrions-nous nous affranchir de toute forme d’aliénation, ce qui nous permettrait de redonner tout son sens à notre existence.

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